"A qui la chance" de Marbearys...

Chapitres :

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I


Quand Catherine a sonné à la porte de chêne massif, le majordome lui a ouvert immédiatement et elle a suivi l’homme au complet sombre.
Plus elle avance et plus la jeune femme est mal à l’aise.
Le cadre est impressionnant. Comme est impressionnante la personne qui l’accueille dans le salon somptueux. La moquette épaisse et le moelleux des sièges, les meubles chinois de laque précieuse, le tableau de maître au mur, dénotent avec l’austérité du hall de marbre glacial qu’elle vient de traverser, mais Catherine n’est pas rassurée pour autant.
Suzanne regarde avec hauteur sa visiteuse, mais elle ne peut manquer de constater que celle-ci est décidément très belle : plus encore que sur la photo qu’elle a vu d’elle à l’agence.
Malgré les vêtements modestes qu’elle porte, une classe innée se dégage de tout son être. Grande et élancée, elle présente une poitrine audacieuse et des hanches pleines, que le tailleur d’été d’un ton orangé met en valeur, comme est souligné le galbe des longues jambes aux chevilles fines.
Elle peut avoir dans les vingt ans. Le visage est encore un peu juvénile malgré les lèvres pulpeuses. Une épaisse chevelure feuille morte habille l’ovale parfait. Les grands yeux légèrement étirés vers les tempes attirent le regard par l’étrangeté de leur teinte : un mélange d’or et de vert saisissant.
Très gênée, Catherine subit l’examen en silence, la gorge sèche.
Suzanne ne lui est pas sympathique. D’ailleurs rien dans le personnage n’est établi pour être attirant. Les cheveux d’un châtain clair sont tirés en un chignon serré accentuant encore la sévérité des traits du visage qu’augmente le pli amer près de la bouche. La robe d’un gris strict ne peut pourtant dissimuler les formes harmonieuses du corps épanoui.
« Cette femme pourrait être jolie », pense Catherine « si elle savait sourire ».
Un sourire, Suzanne lui en adresse un. Quelque peu crispé certes, et il n’arrive pas à dissiper le malaise de Catherine mais celle-ci s’en contente.
Elle est saisie par le ton suave de la voix, inattendu chez cet être si froid.

- « Je suis ravie de vous connaître Catherine. Une photo ne pouvait suffire à cette importante décision que je vais prendre. Enfin, que nous allons prendre ensemble ! Asseyez-vous je vous en prie. »
- « Maître Perkins m’a dit que c’était inhabituel et j’avoue… »
- « … c’est vrai », la coupe Suzanne, agacée, « inhabituel mais compréhensible. Souvent les familles gardent l’anonymat mais je ne suis pas n’importe qui. Et compte tenu du fait que vous quitterez ensuite le pays, j’ai décidé de vous voir pour me rendre compte. N’est-ce pas naturel de par l’enjeu ? »
- « Certes ! »
- « Je me réjouis que vous fassiez ça pour l’argent, ainsi, il n’y aura pas de complications émotives ensuite. Cela m’ennuierait fortement et autant vous le dire maintenant, vous n’y gagneriez rien. Vous connaissez la puissance de mon mari. »

Une flèche douloureuse a tordu le cœur de Catherine et elle pâlit un peu, mais calmement, elle acquiesce.

- « Oui, Madame, et je suppose que vous avez souhaité vous faire connaître dans ce but précis. Non seulement vous vouliez voir si l’on ne vous trompait pas sur la marchandise mais surtout me faire sentir que je ne suis pas grand-chose face à vous. J’ai très bien compris rassurez-vous ! »

Un silence gêné s’installe. Suzanne est, pour une fois, impressionnée par quelqu’un. Le courage de son interlocutrice force l’admiration de cette femme qui n’a pas l’habitude de s’entendre parler sur ce ton.
Peut-être a-t-elle été trop dure. L’opération est délicate, mieux vaut agir avec prudence, il ne faudrait pas que Catherine revienne sur sa décision, elle est trop parfaite ! Si elle la vexait, tout serait à refaire et le temps presse. Doucement, elle reprend la parole avec un sourire plus appuyé cette fois.

- « Je ne voudrais pas que s’installe entre nous un mauvais climat. Votre sacrifice m’apportera le bonheur et je vous en serais reconnaissante éternellement. Croyez-moi mon petit, je veux être votre amie ! »

Catherine se détend.

- « Merci, Madame. »
- « Tous les tests que m’a transmis la clinique sont parfaits, vous êtes en pleine forme. Je vais vous expliquer comment cela va se passer… »
- « Inutile, je sais déjà tout cela et je ne reviendrai pas sur ma décision. »

Soudain, elle a envie d’en finir.

- « J’ai rendez-vous jeudi pour l’insémination, mon cycle sera, ce jour-là, très favorable. Bien, je crois que nous nous sommes tout dit… »
- « Un instant encore. Pour une raison de discrétion bien compréhensible vous en conviendrez, je souhaite vous installer à cette adresse. Vous verrez, l’appartement est très confortable. Voici les clés et un subside pour commencer », précise t-elle en lui tendant une enveloppe gonflée de billets et un trousseau de clés, «je veux que vous ne manquiez de rien et que vous ayez plus que le confort nécessaire. L’endroit est calme et très agréable. »

Mécaniquement, Catherine range le tout dans son sac, tout sera préférable au meublé minable où elle a échoué dernièrement. Au moins les derniers mois à passer ici seront plus faciles que les premiers, ensuite, ce sera le retour en France, la fin du cauchemar. Avec un sourire, elle se lève.

- « Merci pour tout. » Maintenant Suzanne lui semble plus sympathique et elle se surprend à la plaindre de son infortune.
- « Alors amies ? », questionne celle-ci.
- « Oui, amies ! Pardonnez ma nervosité de tout à l’heure. »
- « J’attends de vos nouvelles. Mon chauffeur va vous reconduire. Bonne chance et merci à vous du soulagement que vous allez m’apporter. »

De nouveau, Catherine suit le majordome et refait le chemin à l’inverse.

- « Un tout petit instant, la voiture arrive », prévient ce dernier.

Arrivée sur le perron, elle est éblouie par le soleil d’automne qui illumine le parc immense. Franchissant les derniers mètres, en clignant des yeux, elle ne voit pas l’homme qui monte les marches quatre à quatre perdu dans ses pensées, et c’est le choc.
Pour ne pas tomber, Catherine s’accroche aux larges épaules et lui, par réflexe, enserre sa taille.

- « Je suis désolée », bégaie t-elle rougissante en rencontrant le regard brun qui la dévisage surpris, « avec le soleil, je n’ai rien vu. »
- « J’aurais préféré que ce soit ma personne qui vous ait éblouie jeune fille ! Tant pis pour mon orgueil ! », soupire Alan en souriant. « Mais qui êtes-vous donc ? »
- « Ah ! mon chéri te voilà déjà ! Quelle bonne surprise ! », s’écrit Suzanne en poussant doucement Catherine vers la voiture qui s’est avancée. Déjà la portière claque et elle est partie.
- « Mais… », fait Alan éberlué, « si tu ne voulais pas me la présenter, tu n’aurais pas agi autrement ! Qui était-ce ? »
- « Qui ? Oh, cela ?! Une femme de chambre envoyée par le bureau de placement ! Elle ne faisait pas l’affaire. »

Suspicieux, il demande encore :

- « Tu as l’habitude de faire raccompagner tes postulants domestiques par Charles désormais ? »
- « J’ai eu pitié, que veux-tu, elle était à pieds et venait d’essuyer un refus, j’ai voulu faire un geste pour qu’elle ne rate pas son train en plus ! Comme Charles avait une course à faire, cela ne gène personne ! »

L’explication a l’air de satisfaire son mari, qui sans plus attendre entre dans le hall pour rejoindre son bureau.
Soulagée, Suzanne n’entend pas les mots qu’il maugrée :

- « Toi, avoir pitié, c’est nouveau ! »

       
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